peintures




1954>1970   1970 > 1980   1980>1990   1990>2000   2000>

 

Des débuts. Aucun désir n’aura été plus fort que la peinture – qui n’est pas un fauteuil confortable comme le prétendait Matisse. Elle est le chantier de son être, la forme qu’il a donnée à son destin. Il tient à ce qu’on le nomme « peintre », pourtant c’est le dessin qui l’occupe le plus. Le dessin est une discipline du regard, la peinture est une pensée du monde. Son regard est intérieur, tourné vers une commotion née dans la guerre. Cette blessure a forgé sa vision, elle a comblé sa solitude d’adolescent pour devenir le moteur de son œuvre entière. Dès ses premiers tableaux, il n’hésite ni dans ses manières, ni dans ses sujets. Une langue visuelle est là. Les années la conforteront avec des moyens plastiques de plus en plus maîtrisés.

Certains voudront que son œuvre soit, pourquoi pas, dénonciatrice… D’autres considéreront que son sens n’est atteint qu’au terme de la maîtrise de cette discipline sans sujet, jumelle de la vision, la peinture. Dès ces années-là, son regard, toujours intérieur, a tout dit de sa blessure, mais Velickovic n’est pas un témoin de l’Histoire, il veut être peintre. C’est donc à son œuvre d’exalter l’inexplicable de l’homme par l’inexpliqué de la peinture, programme dont l’ambition se présente à lui comme son projet de vie. Pour Velickovic, la peinture va devenir sa permanente compagne, une énigme obsédante et sa clef...

A.A.

1954>1970  1970 > 1980  1980>1990   1990>2000   2000>

 

De Muybridge. Décennie de toutes les décisions. Vladimir Velickovic quitte la Yougoslavie pour la France. Et c’est sûr : peintre, il est et le sera. Ses premières œuvres parisiennes évoquent l’incontinence verbale des «Orateurs», empreintes de ses précédentes recherches, elles sont pour un temps encore colorées. Son style naît de la découverte de l’œuvre du photographe physiologiste Eadweard Muybridge, avec qui il aura un compagnonnage fructueux pendant de nombreuses années. La simplicité et le silence de ses compositions valent pour toute éloquence, et sans doute y trouve-t-il un écho à l’architecture en lui empruntant les chiffres et les signes de sa rigueur. Dans le dessin d’abord, puis avec une force inouïe dans la peinture, il construit des espaces clos occupés par de vertigineuses images d’êtres ou d’animaux figés dans leur dynamique. Souvent gigantesques ses toiles troublent par leurs sujets et s’imposent au public. Ses «Naissances» choquent et suscitent des protestations pour atteinte à l’image de la femme. Mais ses  «Chiens», «Rats» et «Poursuites» sont des représentations irréductibles au regard.

En faible nombre, ses sujets qu’il appelle «éléments» sont réunis en «Atlas», ce qui démontre, tout comme dans ces «Lieux», une volonté conceptuelle de l’artiste.

En dix ans d’un intransigeant travail, Velickovic s’est imposé sur la scène artistique internationale...

A.A



1954>1970   1970 > 1980   1980>1990  1990>2000   2000>

 

De la couleur. Tito meurt au début de la décennie. Les tensions nationalistes reprennent dans son pays natal. Elles ne sont pas sans affecter l’artiste, dont le travail sera perçu comme prémonitoire des déchirements en Yougoslavie.

Mais c’est avant tout une décennie colorée. Jusque-là, les tableaux (peu nombreux) étaient monochromes, la couleur n’était qu’une éventualité jamais utilisée, le dessin dominait. Elle apparaît, sortie du tube sans combinaison à d’autres. Une palette réduite mais efficace, jamais au service de la moindre illusion. La couleur est posée par plan ou en accent, comme un artifice de langage. Un vert foncé, un bleu outremer, parfois un bleu plus clair, un rouge cadmium, un terre de Sienne, un jaune d’or… Voilà à peu près tout son arsenal chromatique. Si la couleur permet à la touche des jeux retenus, elle fait monter en lui un désir de matière qu’il exauce en mélangeant de l’enduit à du sable, mais surtout en retournant la toile.

Travaillant à fleur d’un rude tissu de jute, sa gestualité s’élargit et le conduit à enrichir son iconographie. Des arbres aux épaules noueuses apparaissent faisant écho à ses crochets et autres potences… Mais ce qui prédomine c’est cet homme courant sans autre but que de poursuivre sa course même. L’espace clos va peu à peu s’ouvrir par une porte, ou s’élever dans le ciel par un plan, un podium évoquant les échafauds révolutionnaires dont on fête le bicentenaire. Sans doute fait-il le lien entre les terreurs qui, ici, là, imbibent la terre de sang. En cette fin de décennie, il fait l’expérience de la sculpture – bronze et fer – où ce qu’il imaginait (gibet, potence, crochet…) s’installe, réel face à lui et l’émeut…

A.A.



1954>1970   1970 > 1980   1980>1990   1990>2000   2000>

 

De l’histoire. De poursuites en descentes, ses personnages fuyants ont crevé la toile. Les enclos qu’il représentait ont progressivement laissé apparaître, d’abord la faible lumière d’un lointain, puis un horizon. Naissent enfin des paysages, parfois un homme y court, mais ils sont surtout vides, parfois ponctués de crevasses, de potences, ou d’un feu dont les fumerolles animent le ciel. Les plus grands, intitulés «1992», sont des évocations blêmes de la dislocation de son pays et de la guerre. C’est aussi pour la première fois avec ses christs inspirés de Grünewald qu’il porte un regard sur une œuvre classique pour qu’elle éclaire de sa compassion le présent tourmenté.

Des têtes, boules de matière rouge et grise, jonchent les sols, la blessure de Jésus se multiplie, devient la bouche muette de la chair sur ce monde lugubre. Si un oiseau passe, il semble être le dernier.

La nature des sujets de cette décennie semble contrariée par les techniques qu’il emploie car on y entrevoit de la jubilation, que ce soit dans ses gestes amples ou quand il intervient à main nue sur le tableau.

Les lumières réduites à n’être que pénombre sont jouissance du noir. L’acte de peindre est allégresse, le juste inverse des drames qu’il évoque…

A.A.



1954>1970   1970 > 1980   1980>1990   1990>2000 2000>

 

De l’espace. Comme des bubons sur une peau, des oiseaux constellent le sol. Comme le trou d’un obus, le clou dans la main du Christ laisse la même trace. Tête de pitbull ou d’homme, même fuite de chair… Gibet, croix, potence confirment l’arithmétique du même. Velickovic tient à ce qu’on reconnaisse la permanence de ses signes. Que s’est-il donc passé pendant soixante ans d’atelier si ces «éléments» sont les mêmes…? Qu’est-ce qui serait apparu ?

Le ciel, le ciel peut-être. Une vie entière pour que son regard quitte les murs aveugles de cette cave où il dut se réfugier pour regarder un ciel en flammes puis se plonger dans les limbes. Espace troublant dont on devine à quel point il est travaillé pour que rien n’y paraisse. La peinture en tous ses états, jetée, mise en flaque, brossée, recouverte, abandonnée, la peinture parlée de toutes ses langues, comme une prière inlassablement reprise, un corps chevauché jusqu’à la fatigue. Des ciels de nuit où le regard s’enfonce oubliant les gisants, les blessures, les corps suspendus. Des ciels aux éclats de perles dont les secrets sont en chacun qui les regarde. Des ciels métaphysiques, qui nous disent qu’il ne faut pas abandonner. Quelque chose qui serait la peinture et pas l’image, nous fait partager son entêtement et nous apprend à nous tenir droit, les yeux ouverts…

A.A.

vl.velickovic@gmail.com

 






